Vendredi 16 mai 2008
Alphonse de Lamartine
La vigne et la maison


Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,

Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits !


A l'heure où la rosée au soleil s'évapore,
Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.


On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.


Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,
Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.


La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.


Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand, au rayon d'été qui vient la réveiller,
L'hirondelle, au plafond qui les abrite encore,
A ses petits sans plume apprend à gazouiller.


Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.


Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,
Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson !


Puis ces bruits d'année en année
Baissèrent d'une vie, hélas ! et d'une voix ;
Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.


Printemps après printemps, de belles fiancées
Suivirent de chers ravisseurs,
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs soeurs.


Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure
Le cercueil tardif de I'aïeul,
Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne resta seul !


Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ;
Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l'ortie envahit les cours ! ...

par Célédonio Villar Garcia publié dans : La Petite Illustration
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Jeudi 15 mai 2008
Marie-Louise Boudat
Le soir était tombé...



Le soir était tombé sur nous comme un pardon.


La plaine ensevelie et molle d'abandon
Oubliait jusqu'au cri de la douleur humaine.
L'homme n'existait plus avec sa vieille haine.
Tout était délivré de la fièvre du jour.
Un mystère était né, peut-être de l'amour.
La terre avait rejoint le ciel dans le silence.


Et soudain, flamme au vent qui pétille et s'élance,
Une étoile brilla dans l'immobilité,
Comme si Dieu présent au coeur du soir d'été
Et penché tout à coup sur le peu que nous sommes
Souriait doucement à la peine des hommes.

publié dans : La Petite Illustration
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Mercredi 14 mai 2008
Célédonio Villar Garcia
Changez ce vendredi de vos louanges, please !



Détestable ; L'image, imparfaite voisine
De corps anéantis, de sombres canots dans
Une mer adossée à cette chamoisine
Absorbe de ses plis l'écume de nos dents.


Un tesson de bouteille est mon drap ; Je naufrage
Comme un froid lit de fer sur des plages de lin !
Quelle mère oubliée achèvera l'ouvrage
Au coton de l'azur où mon être orphelin


S'apparente à la blatte. Immaculées lumières,
Les néons sont un cloître égale à ce fado
Qui m'irise le corps de béantes ornières
Où tombent mes os comme un jeu de mikado.


Une planche à couper : Qui me coupe des tranches ?
Du vieux pain de mie en tranches de pain perdu
Se nappe de soleil et de jaunes étranges
Sur des nappes de gaz : La tornade a fondu !


Une mer de silence où des arêtes vives
Tranchent le cou des mots et des choses aussi
Amères que les dents de cruelles convives
Mordent mes lèvres aux morsures du souci.


L'amertume du soir qui sommeille, tranquille,

Berce le hamac des longues après-midi
Somnambules au bras d'une calme presqu'île

Tenant à presque rien dans mon être affadi.

Célédonio Villar Garcia.

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Mardi 13 mai 2008
Célédonio Villar Garcia
Aussi loin vont les nuages



Tranquille. L'écurie à des guides, des longes.
Dans la grange le foin du canton de Collonges.
Aux chemises l'énigme, en selle le rébus
De l'être paresseux où des chevaux fourbus
Se couchent lourdement ; Leur mollesse m'écrase...
Sur des coussins de crin comme une table rase !
Et l'aube tinte... L'aube et moi nous ricochons
Sur le fer à cheval des tueurs de cochons !
D'une hache qui tombe elle est mon sarcophage.
Dans la grande prairie un délit de fauchage.
Une plume arrachée à l'aile de l'oiseau ;
Bancale dans l'air : Il chatouille mon museau !
Dans le mille du crâne, une excroissance noire...
Comme un trou minuscule : Il pleut dans ma mémoire !
Sur le banc de la mort se repose le nerf
De la tête pendante et des pattes en l'air.
Dans l'oeil exorbité, le flou désembuage
Me couvre de buée exsudant d'un nuage ;
Une forme si douce à caresser. Le bel
Azur pirouettant dans sa tour de Babel
Décalque d'un trait d'ombre une tête de Maure :
Ma figure de proue ; Et je me remémore...
Un mélange pastel sur l'horizon bleui
Par un trop plein d'amour ; Une sauce aïoli
Atrocement piquante accentue à mes lèvres
La marinade au coeur des poumons et des plèvres,
D'amiante jetée à ma langue, soudain !
Recouvert de salive et d'une eau de boudin,
D'hommes décomposés ; La famine bâillonne
D'une tranche de gras, un jambon de Bayonne ;
Dans les gueules en fleurs d'ogres du carnaval !...
Le grand Maître-affineur de son os de cheval
Pique. Pénètre l'aube... Ainsi va boutonneuse
Cette main colmater une chair cotonneuse !
Les prunelles en bave, O regard, tu rejoins !
Un aveugle qui saute et ressaute à pieds joints
Un objet, une chose, un machin, un bidule...
Une poussière à l'oeil crevé de la pendule.
Du haut de vos sabots comme vous me tordiez !
Tellement à l'envers que je me mords les pieds !
Fulgurante douleur en berceuse effrayante
Je me suis endormi, couvert d'une eau bouillante ;
Le corps endimanché comme des êtres chers,
De toutes dents mordant d'inaccessibles chairs ;
Comme sur leurs échos s'époumone le râle
De vieux mots laissés dans un cahier à spirale ;
Des poèmes aigris, saumâtres comme mes
Sales alexandrins aux pluriels gommés
Dans la racine de singulières jonquilles
Effacent les carreaux du bout de leurs béquilles ;
Des carreaux comme des carrés de caramel
Où l'exquise douceur à l'âpre calomel
Se frotte de mon rire aux longues plaintes graves...
Entre mes doigts jaunis jouissent sans entraves !
A l'ongle de l'index ; A l'encre des ciels gris ;
Sur les lignes tordues du soupirail j'écris
Des petits bouts d'azur, bleu comme autrefois, comme
Aujourd'hui dans mon oeil provoque le leucome...
Tendez, tendez l'oreille ! Ecoutez le chacal
Gémir dans les grands monts du jour dominical !
L'ombre écarlate vient sur de grandes échasses
Me pendre à ses carmins ; Je voudrais que tu saches :
Que le rouge qui perle au bout de ce crochet
Ne vaut guère plus cher qu'un vinaigre de chai !
Sur les lourds étals de tes nuitées estivales,
Peste en ta bouche, des pourritures m'avalent
Et des larmes à moudre en ce filtre roidi...
Goutte encore le marc du café refroidi !


Et l'aube tinte... L'aube et moi nous ricochons
Sur le fer à cheval des tueurs de cochons !

célédonio Villar Garcia.



publié dans : Célédonio Villar Garcia
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Mercredi 30 avril 2008
Charles Baudelaire
L'ennemi




Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.


Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.


Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur !


O douleur !  ô douleur ! Le Temps mange la vie.
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

par Villar Garcia Célédonio publié dans : Cahier de récitations
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